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Les poids-lourds en crise

Les vins de Bordeaux et de Champagne sont confrontés à une très importante crise de la demande. Pour Bordeaux, la situation est même la plus inquiétante de toute l'histoire du vignoble. Cette région a la renommée planétaire, voit la cohabitation de château prestigieux (au moins par leur prix) et de "miséreux du vin" qui ne trouvent pas preneurs pour leur Bordeaux générique en vrac à 0.70 € le litre. Les instances professionnelles ont beau jeu d'évoquer le Brexit, les taxes de Trump, la crise de Hong Kong ou le coronavirus. Ces facteurs ne font qu'aggraver une situation ancienne, conséquence d'un certain mépris pour le consommateur français, pas assez riche pour s'offrir les grands crus que l'Asie s'arrachait, pas assez averti parce qu'il osait demander des Bordeaux bios, pas assez intelligent pour comprendre les raisons d'un éventail de prix qui allait de 1 à 500 pour une même région de production. Tout miser sur l'exportation très rémunératrice expose à connaître le revers de la médaille : lorsque les marchés étrangers se replient, le français est déjà parti voir ailleurs. Marre des petits Bordeaux pas chers, pas bons, marre de la chimie (des régions climatiquement plus difficiles arrivent bien à produire bio), marre des "grands" Bordeaux dont la marge exorbitante ne va pas au vignoble et à la main d'oeuvre mais aux chais signés par les architectes stars et aux dividendes. Bordeaux a déçu mais Bordeaux peut se réinventer : du travail, de la conscience, des prix justes et des vins "honnêtes", il n'en faudra pas plus (mais c'est énorme) pour mettre fin au "Bordeaux bashing". En attendant, les instances demandent la distillation des excédents et l'arrachage primé de parcelles : vous ne rêvez pas, nous parlons bien de Bordeaux, pas du midi viticole des années 70-80 !!!
Pour la Champagne, la crise est plus récente mais tout aussi historique : la situation sanitaire aurait entraîné une baisse des ventes de 30% soit environ 100 millions de bouteilles. La solution proposée par le négoce est lumineuse : imposer aux producteurs une baisse des rendements pour la récolte 2020 de manière à limiter les stocks pour ne pas désorganiser le marché et les prix. 80% des vignerons vendent leurs raisins au négoce et ne l'entendent pas de cette oreille, l'incidence d'une baisse drastique de rendement sur leur revenu serait très importante. (l'interprofession avait tenté 6000 kg/ha puis, face au tollé, 7000 kg, alors que les producteurs ne veulent pas descendre sous 8500 kg, nous sommes loin des grandes années fastes à 12000 kg/ha et souvent plus). Les récoltants-manipulants (ceux qui vinifient, élèvent et vendent leur champagne) ne sont, pour la plupart, pas concernés par la crise. Leurs efforts pour travailler la vigne, produire de beaux vins et "soigner" leurs clients français sont payants : ils ont donc quitté une interprofession qui ne tient pas compte de leurs spécificités. A quelques jours du début des vendanges, aucun accord en vue, et une situation de plus en plus tendue. Ici aussi, on a peut-être péché par arrogance en trayant un peu trop la "vache à lait" et en adorant ostensiblement le veau d'or.

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